Le bouquet

« Parfois, la mariée est trop belle, et ce serait trop beau si l’on pouvait changer de peau… » Cette chanson me trotte dans la tête.  La mariée… la mariée… aujourd’hui, c’est moi… Enfin, je crois! Mais oui, j’aimerais changer de peau… être ailleurs et ne pas me poser toutes ces questions…

Cela fait des mois que nous préparons l’événement. Enfin, nous… Damien, surtout… Moi, déjà, je ne voulais pas trop me marier… et pas trop avec lui… ni avec personnes… C’est une longue histoire…

J’avais vingt-sept ans quand je l’ai connu. Avant lui, un certain nombre d’hommes (sept, pour être précise), et même deux femmes, avaient partagé ma vie, pour deux mois ou trois ans… Je ne crois guère à l’amour, mais je n’avais jamais supporté de vivre seule. Depuis mes quinze ans, je n’ai passé seulement quelques semaines célibataire, j’ai toujours été en couple. Bref, pas grand chose à raconter sur ces relations, si ce n’est leur point commun, je suis toujours partie. Jamais personne ne m’avait quittée, je ne l’aurais pas supporté pas. Alors, dès que je sentais que notre couple s’étiolait, battait de l’aile, je me sauvais, au propre comme au figuré… et je me consolais dans d’autres bras.

Avec Damien, pour moi, c’était pareil. Jusqu’au jour où, je ne sais toujours ni pourquoi, ni comment, il était tombé sur le carton qui contenait tous mes agendas, que je garde précieusement, et dont je me sers encore aujourd’hui comme journaux intimes. Au jour le jour, il avait ainsi pu suivre toutes mes vies de couple. Et la lente dégringolade de chacune d’elle. A vrai dire, j’avais été plus qu’évasive sur mes amours passées, il n’en savait donc rien…

Quand j’étais rentrée ce soir-là, il m’attendait à la salle à manger, et il m’avait dit « Il faut qu’on parle »… Cette phrase, c’est toujours moi qui la dis, et c’est toujours pour annoncer une rupture. Mon sang n’avait fait qu’un tour… Damien allait me quitter, j’en étais sûre. Pour la première fois de ma vie, j’allais être plaquée, abandonnée, délaissée, répudiée, lâchée… Mon cœur battait à cent à l’heure… Damien s’était approché de moi, m’avait prise dans ses bras… Même pas le courage de faire les choses rapidement, avais-je pensé.

Il s’était ensuite éloigné, puis m’avait désigné les agendas dans lesquels il avait mis une série de petits feuillets repositionnables pour marquer les pages. Il m’en lut quelques passages… et puis, me regardant intensément, il dit « Je ne veux pas être la dixième rupture! » et après un temps: « Je veux t’épouser. »

Les semaines qui suivirent se sont très vite enchaînées… Publication des bans… Faire-parts… Invitations… Sélection de la salle… Entretiens avec le curé de son enfance… Rendez-vous chez le traiteur, dégustation du menu… Choix des alliances…

Et voilà, c’est le jour J. Je suis grisée. Je n’en reviens pas. Me marier, moi???

Je suis prête. Coiffée, habillée… J’ai demandé à Marie-Laure, mon amie de toujours, qui m’a aidée à me préparer, de me laisser seule… Je veux encore réfléchir, c’est bien le dernier moment. En catimini, je quitte la maison et, dans ma robe blanche mais pieds nus, je me faufile dans les ruelles pour arriver sur la plage. Le Léman est un peu gris, un peu bleu… C’est une belle journée du début d’été. Je regarde l’eau. Je pose mon bouquet sur le sable et, de mes deux mains, lève ma robe et plonge mes pieds dans l’eau. La fraîcheur me fait du bien… Le large m’appelle… Et si je n’y allais pas? Bien sûr, Damien serait déçu, nos familles aussi (enfin, la sienne, moi, je n’ai que mon père, ni mère, ni frère, ni sœur…)… Mais bon, est-ce si grave? Tout le monde s’en remettrait, et les invités auraient au moins une anecdote originale à raconter sur ce mariage! … ou ce non-mariage…

J’en suis là de mes réflexions. Au loin, les cloches sonnent… Je regarde une dernière fois vers le large, le bateau de la CGN qui passe au loin… Ce n’est plus le large qui m’appelle, mais Damien… et le son des cloches me montre bien à quel point je suis en retard… Je cours dans les rues de la petite ville, les gens se retournent sur mon passage, j’entends des rires… et une petite fille qui demande pourquoi je n’ai pas de chaussures!

Me voilà, Damien, je suis là! Papa me sourit, me prend par le bras et me conduit dans la petite église. Il me glisse: « Tu n’avais pas un bouquet? » Le bouquet. Mince!!! Tant pis, si Damien m’aime assez pour m’épouser après tout ce qu’il a lu… il m’aimera assez pour m’épouser sans bouquet!

Tout ça pour vous expliquer pourquoi je suis la mariée sans bouquet… Car quand Marie-Laure a envoyé sa fille aînée chercher le bouquet sur la plage… quelqu’un l’avait pris! Je suis contente de me dire qu’il a rendu quelqu’un heureux. Et finalement, je suis très heureuse de me marier sous ce soleil radieux.

 

Dans le cadre des photos de la semaine, Fille aînée a photographié ce bouquet, trouvé sur une plage. Les commentaires vont bon train sur son site pour essayer d’expliquer la présence de ce bouquet abandonné… Je me suis donc lancée à écrire une nouvelle… La chanson que la mariée, mal dans sa peau, fredonne au début s’appelle Manque de pots, de Valérie Lou, mais je n’ai pas trouvé de lien pour vous la faire écouter. « Parfois, je voudrais être chat, parce que quand on est chat, on reçoit des mamours sans trop se fatiguer… » c’est le début des paroles.

Voili, voilà.

La carte

L’enfant n’en démord pas. Il veut bien inviter sa grand-mère chérie à passer la Chandeleur avec eux, mais il ne veut pas lui bricoler une carte comme les autres années. Il veut lui envoyer celle qu’il a vue dans la vitrine du bouquiniste de la rue d’à-côté. A cours d’argument, Maman finit par lâcher… La mère et l’enfant achètent donc cette carte…

Maman s’interroge… La carte n’est pas à son goût ; elle avait trouvé plein d’idées d’invitations sur Pinterest qu’elle aurait bien vu son petit garçon reproduire: en forme de crêpe, en forme de poêle, en forme de fleur, avec des photos, avec une recette… Les parents se font un devoir de lui offrir une vraie vie de famille: ski en février, chocolats et course aux œufs pour Pâques, cadeau pour la réussite de l’année scolaire, vacances d’été à la mer, cartable neuf à la rentrée, sapin, crèche, montagne de cadeaux pour Noël… et bien sûr, crêpes à la Chandeleur, le plus souvent avec la grand-mère, qu’il convient d’inviter cérémonieusement à chaque fois.

– Alors, mon poussin, pourquoi cette carte? (Elle s’est retenue, elle n’a pas ajouté vieille…)
– Ben, parce qu’elle est bien comme Mamie…
– Comment ça, bien comme Mamie??
– Ben, oui, bien comme Mamie, et bien comme moi.

Maman ne comprend plus… point commun entre Mamie et la carte : elles sont vieilles… mais son petit bout de chou, lui, ne l’est pas… Elle décide de ne pas aller trop loin dans la demande de détails…

Voilà le 2 février. Mamie arrive et le petit homme se pend à son cou…

– Je suis content de te voir, Mamie, ça me fait super plaisir… Tu as reçu ma carte? Tu l’as aimée?
– Mais bien sûr, mon petit bonhomme! J’ai beaucoup aimé ton choix.
– J’étais sûr que tu l’aimerais, mais Maman pas du tout… On est comme la carte, toi et moi!
– Mais oui, mon chéri, on est coq tous les deux en astrologie chinoise!

Voili, voilà. Bonne journée.

37 ans, 3 mois, 29 jours

Voici ma participation au défi hebdomadaire de Mil et une.

37 ans, 3 mois, 29 jours.

C’est mon âge aujourd’hui. Je suis né le 30 septembre 1884 à Auvers-sur-Oise. Je n’ai pas de père, mais j’ai une mère… et justement, aujourd’hui, elle tient à me voir. Je ne sais pas ce qu’elle me veut… Nous nous voyons rarement: je vais chez elle pour sa fête, elle vient chez moi pour la mienne, nous suivons la charmante coutume anglaise de nous envoyer une carte début décembre… et c’est à peu près tout… Je ne suis pas le fils qu’elle a rêvé d’avoir.

La pauvre femme m’a élevé seule, en tirant le diable par la queue. Nous manquions de tout, mais surtout d’un père et d’un mari. J’ai voulu ne plus connaître cela, j’ai demandé une bourse, j’ai fait mon droit à Bourges et puis la guerre est arrivée. Une sale guerre… j’ai vécu dans les tranchées les pires heures de ma vie. Le cauchemar… mais j’ai survécu, et me voilà maintenant notaire. Je ne manque de rien… mais je n’ai rien non plus. J’ai proposé à ma mère de s’installer avec moi, mais elle est trop fière, elle ne veut pas de mon aumône. C’est dommage. Elle comprendrait que la vie bien rangée que je mène et le confort qu’elle offre valent leur prix. Bien sûr, ce n’est pas chez moi qu’on verrait un champ de tournesols peint à même le mur, comme dans la maison de mon enfance. Je ne suis pas assez fantasque à son goût. Elle, oui.

Je suis intrigué. Pourquoi veut-elle me voir, et pourquoi tenait-elle tellement à ce que ce soit aujourd’hui, 27 janvier 1922 ? On aurait pu se voir demain, j’ai toujours du temps le samedi. Elle n’a rien voulu savoir et il m’a fallu annuler deux rencontres avec des clients. Je l’attends. Toujours avec sa fierté mal placée, elle n’a pas voulu que je vienne la chercher à la gare.

J’entends du bruit. La voilà qui toque.

Je quitte mon étude, grimpe l’escalier qui mène à mon appartement et trouve ma mère embarrassée d’un grand paquet plat, bien emballé et bien ficelé. Elle a les joues rouges d’avoir peiné dans la rue. Elle rit en me racontant qu’elle a glissé sur le verglas. Et puis elle me remet le paquet. C’est pour moi. De la part de mon père.

Je la regarde longuement. Je croyais que je n’avais pas de père ? Ma mère a toujours eu de drôles de lubies, comme celle de me voir à des dates très précises de temps à autre. Comme aujourd’hui, du reste. Je suis perplexe et elle le voit. Elle m’encourage à ouvrir mon cadeau. Je déballe donc l’objet, probablement un tableau. Ca ne manque pas. Un tableau carré, d’environ 50cm de côté… Une prairie, une petite fille en robe bleue, une balle orange. Pas vraiment laid, mais enfin, ce n’est pas beau…

Ma mère m’observe. Elle ne dit rien, mais je sens qu’elle est déçue. Comme chaque fois qu’elle essaie de faire vibrer ma sensibilité artistique. Je lui ai expliqué tant et tant de fois que, contrairement à elle, je n’ai pas de sensibilité artistique. Je ne suis pas comme elle. Et je ne vois pas le rapport entre mon père et le tableau que je tiens toujours en main.

Les minutes passent. Ni elle ni moi n’avons jamais été doués pour dénouer les tensions.

Les larmes perlent à ses yeux. Elle parle. Ce tableau, c’est moi. C’est mon père qui l’a peint. Et aujourd’hui, à 37 ans, 3 mois, 29 jours, j’ai exactement l’âge qu’il avait quand il s’est ôté la vie. Ce tableau est très connu, dans le milieu de l’art. Mon père l’a peint environ un mois avant de mourir, et il était à côté de son cercueil dans la pièce funéraire… Je ne me souviens que d’une seule mort violente, dans mon enfance, c’est quand Monsieur Vincent a tiré avec son propre pistolet. J’explique ça à ma mère. Qui sourit à travers ses larmes. Monsieur Vincent, Vincent van Gogh, était mon père. Elle n’a jamais révélé ce secret à personne… Il venait d’arriver au village, elle avait juste 15 ans. Il lui a plu tout de suite, même s’il était plus âgé qu’elle. Il était beau mais tourmenté. Ils s’étaient aimés à l’abri des regard, et puis, j’étais arrivé, petit être pas du tout prévu. Les parents de ma mère avaient refusé qu’elle se marie, puis l’avaient reniée. Je vous ai dit qu’elle était fière. Elle n’a pas voulu que Monsieur Vincent l’entretienne et a vécu de menus travaux, pour m’élever. Ce fut plus dur encore après sa mort…

Je la regarde. Je comprends beaucoup de choses. Je pose le tableau, je la regarde et je la prends dans mes bras. Elle pleure. Et pour la première fois de ma vie d’adulte, je pleure aussi… Peut-être ma fibre artistique se révèle-t-elle, après tant de temps ?

Voili, voilà, c’est une pure fiction inspirée par le tableau et cet article qui parle de l’Enfant à l’orange.

L’interro


Ce matin, la maîtresse pose devant chaque enfant une feuille d’interro. Ils le savaient et pour la plupart, se sont donné la peine de réviser.

Les questions portent sur l’origine de l’univers, la théorie du Big-Bang et tout ça… La maîtresse, qui n’aime pas donner de mauvaises notes, décide de faire des questions faciles, cela permettra aux mauvais élèves de remonter un peu leur moyenne, et aux bons d’avoir une victoire facile. Ca aide aussi à garder confiance en soi…

L’interro se passe sans histoire, les enfants rendent leurs copies et sortent en récré.

… et la maîtresse commence les corrections… Elle n’en croit pas ses yeux!

A la question « Quelle théorie scientifique explique que l’univers est né d’une explosion il y a 14 milliards d’années? »
– Chilpéric, manifestement encore à Londres dans sa tête, a répondu « le Big Ben »;
– Eusébie a associé explosion et terrorisme, et elle a répondu « Al Qaïda ou Daesch, je sais plus ». Cela ferait rire si ce n’était pas si triste.
– Bibiane, elle, a commenté que cette théorie était certainement fausse, « parce qu’une explosion, ça détruit et ça construit pas! »
– Matthéo, prêt à monter un groupe de jazz, rapporte que cette explosion s’appelle le Big Band.
– Crépin, qui n’a pas encore atterri après avoir vu « Le Réveil de la Force », a écrit « voie lactique »… à moins qu’il n’ait trop regardé les publicités qui parlent de l’acide lactique…

Question suivante: « Comment s’appelle notre galaxie? »
– Pour Théophraste, c’est la Terre, pour Gérard, l’air, pour Japhet, l’eau. Ne manquerait plus que l’un ou l’autre réponde « le feu » et les 4 éléments seraient présents… On y presque, du reste, puisque Marie-Antoinette pense que c’est le Soleil…
– la maîtresse rit beaucoup aussi de l’orthographe adoptée par ses élèves… Marine a écrit la Voylacter, Sybille, la voix laitière (elle a bien écouté l’histoire, mais pas tout retenu!), Wandrille, lui, a écrit en un mot voilacté, sans parler de la voile Actée de Julien, Justine a écrit « Voie laquée », puis elle a corrigé en écrivant « Voie laquetée ».

Ensuite, une phrase à compléter: « Auparavant, on pensait que la terre était… ; aujourd’hui, on sait qu’elle est… »
– Estelle pense qu’avant, on pensait qu’elle était petite, et que maintenant, on sait qu’elle est grande, alors que pour Julie, qui pourtant n’est pas du tout près d’elle en classe, avant on pensait qu’elle était grande et maintenant, on sait qu’elle est petite… Tout est relatif, finalement, Albert vous le dirait!
– Pour Japhet, (tiens, encore lui!), avant, on pensait qu’elle était ovale (écrit « auvale »…)!

Enfin, dernière question, une autre phrase à compléter: « Les bactéries ont été la première forme de … sur terre ».
– Marilyne a répondu que ça avait été la première forme d’humains… elle rejoint assez Mikael pour qui c’est la première forme d’animaux.
– Pour Théo, il faudra l’équiper d’un tournevis, car les bactéries ont été, écrit-il, la première forme de vis… Cruciforme ou plate? Il ne précise pas!
– Carine estime qu’elles ont été la première forme de maladie… sans se demander qui elles ont pu rendre malade, quant à Quentin, il a répondu que c’était la première forme de parazzite (orthographié tel quel!).

Finalement, la jeune femme se faisait tout un monde de perdre sa pause à faire ces corrections, mais elle s’est bien détendue et a beaucoup ri. Elle regrette maintenant d’avoir jeté tous ses cahiers d’écolière, car il lui semble qu’il y aurait aussi eu de quoi rire de longs moments… et de quoi partager avec les autres maîtresses! Elle se rend compte que ses institutrices ont dû rire, elles aussi! Il lui revient cette maxime de Joseph Folliet: « Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes: ils n’ont pas fini de s’amuser. » Après s’être amusée aux dépens des chères têtes blondes que l’éducation nationale lui confie, elle rit maintenant de ses propres étourderies.

Voili, voilà, un tir groupé pour la cour de récré de Jill Bill… Désolée de ne pas être plus présente, mais mes journées n’ont malheureusement que 24 heures!!! Ma vie ressemble un peu à ça en ce moment…

trop de travail

Gisèle

Gisèle et Lucienne sont inséparables depuis toujours. Elles aiment médire de leurs voisins, du quotidien, de l’actualité, de la vie qui passe…

Elles ont un style d’enfer…

Elles me font rire.

Je les aime parce que leur humour décapant et leur regard décalé sur les autres, les incompréhensions dont elles témoignent souvent me font voir la vie autrement.

Bien sûr, je veux parler de ces deux délicieuses dames un tantinet désuètes… Vous avez reconnu sans peine les Vamps!

Gisèle, donc, héroïne du jour:

Et pour finir, l’un de leurs petits numéros, les voici dans un centre bien-être… au lieu d’aller rejoindre les autres à la cour de récré de Jill Bill!

Une petite anecdote: à la maison, toutes nos filles sont appelées Gisèle quand elles font la mauvaise tête, quand elles sont bougonnes… on se demande bien pourquoi?!?!

Voili, voilà, ce n’est pas une nouvelle, mais un petit clin d’œil cette fois.

Baptiste

Tous les matins, Maman quitte la maison à sept heures moins un quart. Elle prend soin de réveiller les trois enfants d’un tendre bisou et elle file…

Thomas, Baptiste et Irène se lèvent, s’habillent, déjeunent, se débarbouillent et se brossent les dents (pas toujours…) puis ceux qui veulent aller à pieds partent.

Papa, lui, se lève à sept heures et demi, s’habille à toute vitesse, descend l’escalier, met son manteau et ses chaussures et amène en voiture les enfants qui sont encore à la maison. Papa, il faut le dire, déteste se lever le matin et il fait tout au dernier moment. Quand les enfants étaient plus petits, Maman le forçait à se lever pour s’occuper d’eux, mais maintenant, ce n’est plus nécessaire…

Donc, ce matin, quand Papa arrive dans l’entrée, il n’y trouve qu’Irène, qui sagement s’est préparée. Il faut dire qu’elle attend toujours Papa, contrairement aux garçons…

Papa prend la main de sa petite dernière, et ensemble, ils se rendent sur le parking, montent en voiture et filent à l’école. C’est pratique que Papa soit instituteur justement dans la même école.

Irène file en maternelle et Papa rentre dans sa classe. Il accueille les élèves et la matinée se passe comme d’habitude.

Et c’est l’heure tant attendue de la récréation. Les enfants adorent ce moment car Jill, la jeune femme qui surveille la cour, a toujours une blague à leur raconter, elle est toujours attentive à leurs petits bobos, toujours prête à écouter leurs petits secrets. Et même, elle joue au loup avec eux!

Papa se rend dans la cuisinette et met en route la machine à café. Mme Louson, la maîtresse de Baptiste, arrive vers lui, énervée.

– Eh bien, chère Collègue, le café était trop chaud, ce matin?
– Laisse donc mon café en dehors de la conversation… Je déteste qu’on ne me prévienne pas quand un enfant est absent. Et que ça vienne de toi, alors que tu es mon collègue et qu’il t’était si facile de venir me prévenir, je trouve cela déplorable.
– Comment ça, que ça vienne de moi?

A l’instant où il prononce cette phrase, Papa se rend compte que Mme Louson est en train de lui dire que Baptiste n’est pas là… Sans attendre la réponse de son acariâtre collègue, Papa se rend dans la cour. Il cherche Baptiste, ne le trouve pas, alors il cherche Thomas, qui joue au foot avec les autres garçons. En général, les enfants et Papa ne se parlent pas pendant l’école, cela évite de susciter des jalousies avec les autres enfants.

– Eh, Thomas, y’a ton père!

Thomas, surpris, se retourne. En effet, Papa lui fait signe. Il voit tout de suite que quelque chose cloche. Papa demande à Thomas s’il a fait route avec Baptiste pour venir à l’école. Mais non, lorsque Thomas est arrivé pour déjeuner, Baptiste était déjà parti.

Papa retourne dans sa classe. Il appelle l’hôpital. Non, aucun piéton n’a été renversé ce matin. Il appelle Maman, qui s’inquiète à son tour. Papa la tiendra au courant dans la matinée. Il retourne à la cuisinette et interpelle 5 collègues. Après la récréation, ses élèves de CE2 seront répartis dans d’autres classes. Papa refait, à pieds, le chemin entre l’école et la maison. Il regarde partout pour voir s’il trouve Baptiste, blessé, malade ou inconscient. Il arrive à la maison. Il n’a trouvé personne. Papa est vraiment très inquiet. Il appelle la police, qui assure qu’elle arrive. Il appelle Maman, qui va rentrer du travail tout de suite.

Dix minutes plus tard, dans le salon se trouvent Maman, Papa et deux policiers. Ils expliquent qu’il ne faut pas perdre de temps. Un accident n’est pas exclu, mais ce peut aussi être un enlèvement. Maman est dans tous ses états, Papa se tait mais il suffit de le connaître pour savoir qu’à l’intérieur de lui, une tornade est en train de tout dévaster. Les policiers appellent du renfort, et demandent à voir des photos de Baptiste, que Maman leur montre sur son téléphone. Comment était-il habillé ce matin? Personne ne sait, personne ne l’a vu… L’un des policiers est en train de téléphoner pour demander du renfort. Le salon est en effervescence comme jamais. On ne rigole pas avec les disparitions d’enfant.

Et voilà que, bâillant, Baptiste arrive, en pyjama. Voyant tout le monde affolé, il s’affole à son tour. Et s’il était arrivé quelque chose à Maman? Mais non, il la voit sur le canapé… A Thomas alors? Ou à l’adorable petite peste d’Irène???

Maman le voit. Elle crie son nom… « Baptiste, tu es là, mon chéri! » Elle se précipite vers lui et le serre dans ses bras. Elle rit et elle pleure en même temps. Papa les rejoint et lui aussi, il serre son fils dans ses bras. Baptiste en est sûr maintenant, il est arrivé quelque chose de très grave. Peut-être à Irène et à Thomas en même temps???? Peut-être que Papa et Maman n’ont plus que lui, ce qui expliquerait pourquoi ils le serrent si fort.

L’un des policiers s’approche… Bon, c’est lui, le petit disparu?? Papa est honteux… mais il doit bien avouer que Baptiste est bien là en chair et en os… et en pyjama… Les policiers sont heureux que l’histoire finissent bien… mais un peu énervés d’avoir été dérangés pour rien. Ils quittent la maison.

Papa, Maman et Baptiste se retrouvent à la cuisine. On rit, on s’embrasse, le soulagement est palpable. Papa et Maman, chacun leur tour, appellent au travail pour rassurer les collègues qui les ont vu partir dans la précipitation.

Autour d’un bon bol de chocolat chaud, avec des biscuits même si ce n’est pas jour de fête, on reconstitue le puzzle de la matinée.

Maman a réveillé Baptiste, qui, contrairement à son habitude, ne s’est pas levé pour partir tout de suite, mais s’est retourné pour fuir la lumière du jour… et s’est rendormi. Thomas s’est levé et quand il est arrivé dans la cuisine, il a cru que son frère était déjà parti et ne s’en est pas soucié. Papa est parti avec Irène sans réaliser que Baptiste n’était pas parti…

… quelle aventure dans la famille ce matin-là!

C’était il y a dix jours maintenant. Depuis, Papa se lève rapidement, parfois même avant le départ de Maman. Il surveille les enfants et s’assurent qu’ils prennent tous le chemin de l’école… Combien de temps va-t-il pouvoir faire cet effort-là??

Voili, voilà, une petite nouvelle pour la cour de récré de Jill Bill.

Hermione

Hermione en a marre… Ras-le-bol. Par-dessus la tête. Sa claque. Sa dose. Plein les bottes. Jusque là. Assez. Et même plus qu’assez. La coupe est pleine…

De quoi se plaint-elle, osez-vous demander?

Hermione se plaint de… de… de s’appeler Hermione.

En 1977, ses parents ont choisi ce prénom, ils ne savent même plus très bien pourquoi. En tout cas ni en souvenir de la Fayette, ni en pensant à la fille éponyme de Ménélas et d’Hélène. Ils l’ont appelée comme ça… parce que ça leur plaisait, voilà tout. Comment avez-vous choisi le prénom de vos enfants, vous?!

Quand elle était enfant, cela ne lui a posé aucun problème. Elle épelait gaiement son prénom chaque fois qu’on le lui demandait, d’abord avec une certaine fierté de savoir toutes ces lettres, et puis avec la facilité que confère l’habitude. Elle le faisait même sans y réfléchir, chaque fois qu’elle donnait ses coordonnées.

Et puis… et puis un jour, ce fut en 2001, pour la première fois, quelqu’un lui demanda: « comme dans Harry Potter? » « Harry qui? Harry quoi?… je ne sais pas… vous faites certainement erreur… » Et puis… et puis, elle n’a plus eu besoin d’épeler. Aujourd’hui, grâce à Madame Rowling, qui, elle, n’a pas eu la délicatesse de donner son prénom mais seulement des lettres mystérieuse, JK, par lesquelles la presse la désigne toujours, JK Rowling, donc, a eu l’ingénieuse idée de donner son prénom à elle à l’héroïne de son roman… Et voilà que son prénom chéri, si rare, si agréable à entendre, à nul autre pareil, s’est retrouvé à tous les coins de rue… Des bébés. Des chiens. Des lapins nains… sans compter le nombre de conversations entre adolescents boutonneux… Hermione Granger par-ci, Hermione Granger par-là…

Elle pensait que cela se tasserait. Que nenni. Après le succès des livres sont sortis les films. Et vlan, c’était reparti pour un tour. Après le succès des films, il y a eu des jeux. Et vlan, c’était reparti pour un troisième tour. Ensuite de quoi Hermione se crut tranquille. C’était sans compter les tours de magie de l’apprenti sorcier… Paf, voilà-t’y-pas que les fameux adolescents boutonneux étaient devenus parents à leur tour et avaient donné naissance à des enfants… qui étaient à leur tour passionnés de magie, tout moldus qu’ils fussent

Vraiment, elle n’en peut plus. C’est invivable. Surtout depuis qu’elle a rencontré un garçon formidable l’été dernier sur une plage de Cornouailles. Il est beau et lui plaît terriblement. Coup de foudre réciproque, les tourtereaux se sont mis en ménage. Maintenant, elle hésite à l’épouser. Il faut dire que lui, il s’appelle Ronald (et son frère Harry, ça ne s’invente pas…) alors… on met une chouette sur le faire-part???

Voili, voilà, une nouvelle plus allègre que la dernière! … et une invitation à lire Harry Potter si vous ne l’avez pas encore fait.

Léger

Léger, c’est le prénom que deux parents éplorés ont choisi pour leur enfant.

Deux parents éplorés, parce que Léger s’en est allé. Il ne pèse que quelques grammes… mais son empreinte dans leur vie, elle, pèsera chaque jour son poids.

Léger s’en est allé, au bout de 5 mois de grossesse. Il n’était pas fait pour la vie, ou la vie n’était pas faite pour lui. Quoi qu’il en soit, ses parents ont « fait le choix » de laisser partir ce bébé qui n’aura pas d’existence. Il ne sera pas dans leur livret de famille. Il n’aura pas de sépulture. Il ne restera de lui que quelques échographies troubles et le souvenir de ses parents. Souvenir de la joie ressentie à la découverte de sa présence. Souvenir d’avoir vu le cœur de leur tout premier enfant battre. Souvenir de l’émotion.

Léger s’en est allé, et ses parents lui souhaitent une vie plus belle que celle qu’il aurait pu vivre s’il avait été un enfant « normal ». Une vie plus belle parce que la vie après la mort, comme on dit, est une vie sans souffrance… La vie après la mort… Pour Léger, cela aura plutôt été la mort avant la vie.

Un enfant qui a perdu ses parents, c’est un orphelin, mais des parents qui ont perdu un enfant n’ont pas de nom…

Voili, voilà, une nouvelle un peu franchement triste… franchement proche de ce que j’ai pu vivre… Un petit Léger qui ne se rendra jamais dans la cour de récré chez Jill Bill!

Et, avant de vous quitter, une magnifique chanson de Linda Lemay, que j’ai un peu paraphrasée dans ma dernière formule. Bien sûr, ça fait un peu cliché… mais ça correspond vraiment à une réalité!

Charlotte

– Demain, c’est Noël, demain, c’est Noël, demain, c’est Noël! clame Charlotte tout au long de la journée…
– Non, reprend Maman, demain, c’est la veille de Noël.
– Ben alors, quand est-ce qu’il vient, le Père-Noël?
– Eh bien, il vient la nuit entre la veille de Noël et Noël, la nuit du 24 au 25 décembre.
– Et j’ouvrirai mes cadeaux le 25??
– Ben oui.
– Bon, alors j’en garderai un pour Abraham de ma classe, parce que lui, il n’en aura pas, parce qu’il est pas gentil.
– Comment ça, il n’est pas gentil?
– Ben oui, il est pas gentil, parce qu’il est juif.
– Mais, Charlotte, tu aimes beaucoup Abraham, tu es tout le temps en train de jouer avec lui, et tu ne le trouves pas gentil, juste parce qu’il est juif??? Qui t’a mis en tête une idée pareille?
– C’est la dame du catéchisme.

Maman est perplexe. Chrétienne convaincue, pratiquante, elle envoie sa fille au catéchisme en dehors de l’école, mais si c’est pour l’entendre proférer de telles horreurs, c’est sûr, sa fille ne continuera pas. Immédiatement, elle téléphone à Sophie, la catéchiste.

– Sophie, ce que j’ai à te dire est un peu délicat, surtout si près de Noël, mais j’aimerais que Charlotte arrête le catéchisme. Je ne supporte pas l’anti-sémitisme que tu répands dans tes cours. D’autant qu’Abraham, le meilleur ami de Charlotte, est juif lui-même.

Sophie reste sans voix. Elle ne voit pas de quoi parle la maman de Charlotte. C’est vrai que dans le Nouveau Testament, les juifs n’ont pas toujours le beau rôle, mais elle essaie toujours de faire comprendre aux enfants le sens caché des textes. Elle réfléchit aux dernières leçons… Vraiment, elle ne trouve rien à se reprocher qui puisse être vu comme de l’anti-sémitisme. Elle propose une entrevue entre le prêtre, la maman (et le papa aussi s’il désire venir), Charlotte et elle-même, Il est important de tirer cette histoire au clair. Rendez-vous est pris, après les vacances de Noël.

Mercredi 6 janvier, voici réunis Charlotte, la maman, le papa, l’Abbé Gilles et Sophie. Personne n’est très à l’aise…

Sophie commence la discussion, demandant à Charlotte de s’expliquer. Avec naturel, la petite fille rappelle la visite à l’exposition sur Saint-Paul, et les explications de Sophie. Paul est l’apôtre des gentils. Les gentils, ce sont les gens qui viennent des autres nations, qui ne sont pas juifs, ce sont les goyaves, précise-t-elle même. Donc les juifs ne sont pas gentils. Mais elle aime beaucoup Abraham, même-s’il-n’est-pas-gentil-parce-qu’il-est-juif. Charlotte est très fière d’avoir si bien retenu la leçon.

Le soulagement se peint sur les traits de Sophie. L’Abbé Gilles réprime un fou-rire. Mais les parents, eux, restent furieux.

Sophie et l’Abbé se donnent la peine d’une rapide leçon de catéchisme aux parents. L’Abbé précise même que la seule erreur dans l’exposé de Charlotte est d’avoir parlé de goyaves, il s’agit en fait du mot hébreux Goyim גוי.

Les parents sont rassérénés en comprenant leur erreur. Sophie et l’abbé sont heureux de constater qu’il ne s’agissait que d’un mal-entendu. Et Charlotte est la plus heureuse des petites filles de pouvoir rester amie avec Abraham-le-pas-Gentil!

Voili, voilà, une nouvelle recrue pour la cour de récré chez Jill.

Abraham

Cher Père-Noël,

Pour Noël, je voudrais simplement fêter Noël.

Tu sais, quand j’arrive à l’école en janvier, tous les autres enfants parlent de ce qu’ils ont reçu. Et moi, tu ne passes jamais chez moi, je ne reçois jamais rien.

Peut-être que t’as pas mon adresse: donc je m’appelle Abraham Vicklo, et j’habite au 17 allée des Cerisiers à Mialet.

Faut dire que chez moi, y’a pas de sapin, y’a pas de guirlande, y’a pas non plus d’enfant Jésus qui dort dans de la paille. C’est peut-être pour ça que tu viens pas.

Ou alors, tu m’as pas dans tes fichiers parce que je t’ai jamais écrit… C’est donc chose faite.

Moi, j’ai des cadeaux pour mon anniversaire, pis à Hanoukkha aussi…

Bon, cher Père-Noël, j’espère quand même que tu vas passer cette année!!!

Abraham.

Voili, voilà un petit Abraham un peu fâché, quand même, que l’homme en rouge ne vienne pas le voir… Jill, tu lui expliques un peu pourquoi?