Albin

16 novembre 2015, midi moins 5.

A la cantine, les dames sont bizarres. D’habitude, elles crient contre les élèves comme Albin, un grand de CM2 qui aime bien chahuter et bousculer les plus jeunes… Elles essaient de maintenir les enfants en rang pour traverser le village et se rendre à la salle polyvalente, où ils mangent tous les midis, tout en discutant de tricot ou de ce que portait la femme du maire lors de la fête de la bibliothèque… Mais aujourd’hui, elles ne disent rien… On dirait même qu’Evelyne a pleuré… Non, ce n’est pas possible, Evelyne, c’est une dure, elle est plus dure que les garçons, c’est pas peu dire!

On prend place à table, dans un joyeux tohu-bohu, comme d’habitude… Et puis, Evelyne demande le silence. Alors ça, c’est du jamais vu… Tellement jamais vu que les bambins, un par un, se taisent et écoutent…Evelyne commence à expliquer qu’on va faire silence pendant une minute… Et puis, elle se met à pleurer, cette fois, il n’y a plus de doutes, non seulement on voit les larmes qui coulent, mais en plus, sa voix se casse et elle ne va pas au bout de ses propos…

Alors, Albin se lève pour imposer le silence: « Faut se taire parce qu’à Paris, y’a plein de gens qui sont morts. »

Et les mômes intenables de la cantine du village respectent cette minute de silence, en communion ainsi avec des millions de Français, et des gens plus loin que les frontières. On se tait parce qu’on ne comprend pas. On se tait parce qu’on est triste. On se tait parce qu’on est triste pour les gens qui sont tristes.
On pense aux gens qui sont morts. On pense à leurs familles. On pense à ceux qui vivent à Paris, et ailleurs et qui ont peur. On pense aussi aux Syriens, à tous ceux qui vivent là-bas ou qui sont sur les routes, et qui n’y peuvent rien… Qui sont des victimes de la guerre et de la violence chez eux et qui viennent chercher refuge en Europe, comme Maysan et Basem qui sont arrivés à l’école le mois dernier et qui ne comprennent rien quand ont leur parle.
On pense aussi, bien que cela ne soit pas lié, à nos morts, qui à sa grand-mère, qui à son oncle, qui à son petit chat…
La mort est là, pendant toute cette minute de silence. C’est long une minute complète de silence, quand on a 10 ans comme Albin et qu’on a faim parce que c’est l’heure… Mais chacun respecte…

Puis les conversations vont bon train… On pose des questions à Evelyne. Pourquoi est-elle si triste? Evelyne raconte. La fille de la femme de son frère, qui était à Paris juste pour voir un concert, Eagles of Dead Metal. Son jeune ami tué sous ses yeux… La tristesse… L’incompréhension…

Albin, lui, a vu les camions de police à la télé. Il raconte ce qu’il a compris, et puis il brode quand les choses lui ont échappé. Quand il sera grand, il sera policier, et puis il tuera tous les méchants terroristes avec ses amis policiers, et puis les gens n’auront plus jamais peur, et puis on pourra de nouveau être tranquille. D’ailleurs, puisque c’est comme ça, Quentin qui voulait être réparateur de voitures, il sera policier aussi, et puis ils iront ensemble…

Voili, voilà, une triste nouvelle parce qu’on est dans une page sombre… Et par là même, je m’associe, avec beaucoup de respect et de compassion, à ceux qui souffrent et qui ont peur, à Paris et ailleurs dans le monde.

Estelle

Voici le mois de novembre qui commence. Comme chaque année, Maman va dans les magasins avec Estelle pour trouver des bottes d’hiver.

Estelle insiste pour les bottes qu’elle vient de voir: elles sont argentées, et surtout, elles lui plaisent beaucoup. En plus elles sont à sa taille, en plus elles ne sont pas trop chères. Maman-ce-sont-les-bottes-de-cosmonaute-dont-j’ai-toujours-rêvé. Maman obtempère, bien qu’elle ne soit pas très sûre que les coutures tiendront à l’eau… Elle sait qu’Estelle est sensible à son image et qu’elle ne portera pas de chaussures qu’elle n’a pas choisies… Après tout, il faut bien prendre soin de son image quand on a 9 ans!!!

La semaine suivante, il fait froid, il y a même quelques flocons. Estelle saute dans ses bottes, tout heureuse.

A midi, Estelle rentre de l’école et déclare doctement: « J’ai une preuve scientifique qu’il n’y a pas d’eau sur la lune. » S’attendant à un rapport en règle sur le cours de sciences du matin, Maman encourage sa fille à poursuivre. « Ben oui, parce que mes bottes de cosmonaute… elles prennent l’eau ! Elles ne sont pas étanches!! »

Voili, voilà, une future candidate pour les voyages interstellaires… Il faudrait peut-être la présenter à Bertrand et Julien!!!

Samson

– Samson, c’est l’heure de se lever…
– Samson, il faut t’habiller maintenant…
– Samson, tu as oublié de mettre tes chaussettes…
– Samson, mange ta tartine au lieu de rêvasser…
– Samson, mets ton goûter dans ton sac…
– Samson, mets tes chaussures…
– Samson, ta veste…
– Samson, tu as oublié ton sac dans ta chambre, va vite le chercher…
– Samson, hop, hop, on se dépêche, il est déjà 8 heures 10…

Enfin, Maman et Samson sont prêts à partir…

Maman cherche ses clefs… Elle ne sait plus où elle les a mises… La voilà qui fait le tour de la maison… Et Samson, pendant ce temps, est assis sur le petit banc de l’entrée, qui est si pratique pour enfiler ses chaussures (et pour laisser traîner sa veste…)… Maman revient, elle cherche encore… Samson l’observe…

Enfin, après 10 minutes, Maman demande à Samson s’il a vu les clefs…
– Oui, Maman, elles sont sur la porte…
– Mais tu ne pouvais pas le dire plus tôt? interroge Maman, exaspérée. Tu as bien vu que je cherchais mes clefs!
– Ben… tu m’avais pas demandé!

Voili, voilà. Une petite place, Jill Bill, dans la cour pour ce petit Samson?

Mia

Mia a trois ans. Elle rêve déjà de suivre sa sœur à l’école. Tout a l’air si intéressant chez les grands… Mia s’intéresse de près aux devoirs de son aînée. Comme cela doit être passionnant d’apprendre… En maternelle, on joue, on fait de la pâte à modeler et puis des fiches trop faciles, et puis l’après-midi, on ne fait rien, on doit dormir pour la sieste… Mia sait déjà écrire son nom toute seule, en bâtons, en attaché et en script. Elle estime que c’est trop facile, avec son prénom tout court avec ses lettres si faciles… Elle envie Sawsen, une petite tunisienne qui, elle, a plein de lettres et que ça semble si difficile à écrire. Elle l’aide quand elle peut. Et puis au bout de peu de jours, elle écrit aussi bien le prénom de son amie que le sien. A Noël, elle sait écrire de tête tous les prénoms de sa classe, en bâton, en attaché et en script…

Mia a 6 ans. Enfin, le CP est pour elle! Après avoir subi des années de maternelle à ne rien faire, voilà qu’enfin, elle va apprendre. Lire, écrire, compter… Comme elle se réjouit!
La voilà dans sa classe. La maîtresse distribue livres et cahiers. Le livre de lecture s’appelle Poulette Crevette. C’est un drôle de nom! Les enfants mettent les livres dans leur cartable, il faudra les couvrir et les rapporter à l’école pour lundi.
Lundi matin, Mia arrive à l’école, puis rend le livre de lecture à la maîtresse. « J’ai fini, dit-elle, je peux en emprunter un autre? ». La maîtresse s’étonne…
– Tu veux dire, Mia, que tu as regardé toutes les images?
– Oui, et puis j’ai lu toute l’histoire aussi, c’est très drôle quand les parents de la petite poule la suive partout toute la journée. »
La maîtresse interroge Mia. Oui, en effet, elle connaît l’histoire. C’est dommage que les parents le lui aient lu, elle ne va pas pouvoir le découvrir en même temps que ses camarades…
– C’est Maman ou Papa qui t’a lu l’histoire, Mia?
– Ni Papa, ni Maman.
– Alors c’est ta sœur, Julie?
– Non, c’est moi qui ai lu toute seule!

La maîtresse prend un autre livre sur l’étagère derrière son bureau. C’est l’histoire de la petite géante… Elle l’ouvre à une page au hasard et fait lire Mia. C’est incroyable, elle lit déjà couramment et ne bute même pas sur les mots difficiles…
– Tu sais lire, Mia? Qui t’a appris?
– Ben… Personne… J’ai juste écouté les devoirs de Julie…

Voili, voilà. J’espère que la maîtresse prendra soin de Mia, parce que même quand on arrive à lire tout seul, ben l’école, c’est drôlement important pour apprendre la vie.

Bertrand

Bertrand est fils unique. Il s’ennuie parfois, mais quand il observe ses voisins qui se disputent la moindre miette de gâteau, il se dit que finalement, il a bien de la chance. Ses parents sont aussi enfants uniques tous les deux, alors la famille est minuscule!

Voilà que cette année, Mademoiselle Lirolle, l’institutrice, a décidé que les CM2 étaient des grands et qu’ils auraient un correspondant pour toute l’année. Au mois de mai, toute la classe ira dormir trois nuits à Albi, chacun dans la famille de son coéquipier. Et au mois de juin, ce sont les Albigeois qui viendront trois nuits à Mortemart.

Les deux classes se prennent au jeu. Les enfants échangent lettres, cartes et même courriels. Pour Noël, la classe de Mademoiselle Lirolle prépare des biscuits et des fondants, puis les répartit dans des petits sachets. Chaque enfant décore une boîte à chaussure pour son correspondant. Dans celle que Bertrand a embellie de personnages de la Guerre des Etoiles, on trouve le petit sachet de biscuits, celui de fondants, comme dans toutes les boîtes de la classe, et puis une boîte de Pez avec Dark Vador, R2-D2, Z-6PO, Yoda, un stormtrooper et Chewbacca. Bertrand n’aime pas trop ces petits bonbons, mais il adore la saga et ses héros… et il se trouve que Julien, son binôme, est aussi un passionné. Ils n’auraient pu mieux se trouver. Un immense colis, contenant les 24 boîtes à chaussures de la classe, est préparé…

Et quelques jours plus tard, on reçoit un colis du même volume. Dans la boîte toute noire décorée d’étoiles qui arrive pour Bertrand, un sac à dos à l’effigie de Luke Skywalker et de Han Solo, des biscuits et des petits cubes de chocolat à faire fondre dans son lait du matin. Vraiment, cet échange est parfait!

Et voilà le moi de mai qui arrive. Sur la place de Mortemart, c’est l’effervescence avec cette classe de CM2 qui part pour Albi. Chacun est prêt. Un dernier bisou pour la route, on embarque, on fait signe aux parents et c’est le grand départ.

On retrouve la classe de Mademoiselle Nicolin à Albi. Les parents sont là, les enfants… C’est un peu la pagaille sur le parking Bondidou! Tous les petits Mortemartois trouvent la famille albigeoise qui les accueille. On se met en route. Bertrand approche de la voiture de Julien. C’est une grande voiture. Il se demande s’il en a déjà vu de si grande… Il compte les places: il y a 8 places dans la voiture. Incroyable… Et cette voiture est pleine d’enfants…

On arrive à la maison et Bertrand découvre la chambre de Julien. Il la partage avec Inès, sa sœur aînée qui est déjà au collège, en 5ème. Les jumeaux, Pierre et Maxime, qui sont au CM1 et Sophie qui est au CE1 partagent une chambre. Avant, les filles dormaient ensemble et les garçons avaient la grande chambre, mais il y avait trop de disputes. Inès dormira au salon et laisse son lit à Bertrand pour le temps de son séjour. Elle a mis sur le lit des draps avec le Faucon Millénium que Julien lui a prêté. A peine les deux garçons sont seuls dans la chambre que Julien fait étalage de ses trésors: le croiseur interstellaire offert par ses parents à Noël, les DVD que les jumeaux se sont cotisés pour lui offrir, le déguisement que Sophie a choisi pour lui, et, clou de la collection, le Yoda grandeur nature, en papier mâché, qu’Inès a fabriqué pour lui aux travaux manuels. C’est, bien sûr un modèle unique! Sans compter toutes les bricoles offertes par les oncles et tantes, chaque membre de la famille étant bien au fait des goûts du jeune garçon. Bertrand est émerveillé. Il apprécie aussi la vie de famille au quotidien dans cette ville qu’il découvre.

A son retour à la Mortemart, il est bien triste d’être seul et se prend à rêver que quand il sera adulte, il épousera Inès, qui lui fabriquera aussi un Yoda pour lui tout seul… et qu’ils auront plein d’enfants!

Voili, voilà. Jill Bill, une nouvelle recrue pour ta cour de récré… Mais je crois qu’il idéalise un peu, parce que la vie en famille nombreuse, c’est pas rigolo tous les jours!!!

Aubépine

Aubépine est une princesse…
Toutes les petites filles rêvent d’être des princesses, mais elle, Aubépine, elle aimerait être une petite fille normale…
Elle aimerait aller à l’école avec des enfants de son âge, des « vauriens » comme dit sa grand-mère. Elle est sûre que ce serait palpitant d’avoir des copines d’école… Elle, elle est seule face au professeur. Pas un moment pour rêvasser, pas moyen de se mettre au fond près du radiateur pour somnoler tranquillement dans les matières qu’on aime le moins, pas moyen de se cacher quand on n’a pas fait ses devoirs…

Aujourd’hui, M. Angus, le professeur, s’est fait porter pâle. Aubépine se demande ce qu’on va trouver à lui faire faire… Certainement réviser son violon, ou relire une fois encore le discours qu’elle devra prononcer samedi en allant présider l’inauguration de la crèche du village natal de sa bisaïeule maternelle… Et là, surprise… Il y a un moment de flottement au château… Personne ne sera disponible pour s’occuper d’Aubépine pour les trois heures à venir… Trois heures de liberté! Les premières de sa vie, peut-être…

Bien sûr, interdiction formelle de sortir du domaine, de gêner les domestiques dans leur travail, de courir, de sauter ou de crier dans le château, de jurer, de perturber l’ordre établi, de manquer de respect à tous et à chacun, de parler des secrets d’Etat (comme si elle y connaissait quelque chose!), de se salir, de se goinfrer, de s’abrutir devant un écran, d’exciter inutilement le chien du jardinier, de discuter avec les enfants des domestiques (qui appartiennent, bien qu’ils vivent au château, à la classe des vauriens dont parle tant sa grand-mère), de caresser les lapins (on ne joue pas avec la nourriture…), de se cacher hors de la vue des gardes du corps, de ne pas répondre si on l’appelle… Bref, malgré une liste d’interdits longue comme le bras, Aubépine est bien décidée à ce qu’on ne la prive pas de sa trop rare liberté.

Tout d’abord, elle monte dans sa chambre et commence un collier d’élastiques. Son père lui en a rapporté il y a quelques semaines, arguant qu’elle pouvait aussi avoir de la distraction. Mais de cours en leçons, d’inaugurations en discours, la jeune princesse n’a même pas eu le temps d’ouvrir la boîte. Toute sa vie est réglé à la minute près, tout comme celle de son père ou de sa mère. Bien sûr, elle est très riche, et tout le monde prétend qu’elle est à l’abri du besoin, qu’elle ne manque de rien…

Non mais franchement, c’est ignorer ce qui fait sa vie que de penser cela… Elle a besoin de rêver. Elle manque de liberté, simplement de la liberté d’exister, d’être. Jamais elle n’est Aubépine, toujours elle est « Son Altesse »… Son Altesse devrait… Son Altesse ne devrait pas… Il serait souhaitable que Son Altesse… Ce sont des ordres, en fait, sous ces formules ampoulées qu’utilise Mademoiselle, la jeune Française qui s’occupe de son emploi du temps.

Equipée d’un collier d’élastiques et d’un bracelet assorti, Aubépine quémande l’autorisation de se rendre au jardin. Jeff la suivra, mais elle pourra aller où bon lui semble dans le parc du château. Tout d’abord, elle se rend auprès du jardinier. Souvent, elle le voit œuvrer dans le jardin lorsqu’elle passe, mais elle se demande toujours ce qu’il y fait. Elle s’attarde auprès de lui et le regarde travailler. Il est en train de bouturer des rosiers Princesse Aubépine, ceux qui ont été créés à l’occasion de son premier anniversaire. Elle l’écoute, mais c’est trop compliqué pour elle. Il lui montre une plante dans le jardin, et lui explique que celle-ci est beaucoup plus facile à bouturer. Son Altesse pourrait prendre un pot dans l’appentis et le remplir de terre. D’abord, Aubépine est choquée: elle, princesse, aller jusque dans l’appentis chercher un pot, et le remplir de terre, avec ses propres mains (qui, pour le coup, ne seraient plus si propres!!!). C’est impensable! Pour qui la prend-elle, ce vulgaire jardinier. Elle est bien heureuse, finalement, de ne jamais avoir eu le temps de s’arrêter pour voir ce qu’il faisait! Penserait-il qu’elle n’est rien de plus que l’un de ses commis? Et puis, elle se prend au jeu. Elle serait un commis du jardinier et elle travaillerait pour lui. Elle se rend donc dans la cabane, et trouve un pot fort à son goût. Elle le remplit de terre. Quelle surprise! Ce n’est ni gluant, ni froid, ni répugnant, et ça ne sent pas mauvais. Au contraire, la terre est douce dans ses mains, et Aubépine regrette que le pot soit si vite plein. Fière de son travail, elle se présente au jardinier. Il l’emmène près des coleus, qui mourront dès que l’hiver sera là.
« Votre Altesse aime-t-elle cette variété, avec des feuilles grenat striées de doré, ou préfère-t-elle celle-ci, avec ses feuilles roses ourlées de vert, à moins qu’elle ne penche pour celle-ci, vert vif et jaune? »
Aubépine est incrédule: ainsi, elle peut choisir! Il y a tant et tant de coleus dans ce jardin… Elle ne sait que choisir. Le jardinier rit. Si Son Altesse ne veut pas choisir, elle peut remplir plusieurs pots de terre et avoir plusieurs plantes, une de chaque sorte, même…
Sous le charme, Aubépine se rend dans l’appentis et remplit ses petits pots de terre, puis elle retourne auprès du jardinier, qui lui montre comment prélever un bouture et la mettre en terre. C’est très facile. Avant une heure, Aubépine a bouturé elle-même sept coleus différents. Jeff est mis à contribution pour aider à rapporter les plantes dans la chambre princière.

Aubépine s’est prise de passion pour ses plantes. Elle a demandé à avoir des cours de botanique, ce qu’elle a obtenu. Et les années ont passé…

Lorsqu’Aubépine s’est mariée, bien des années plus tard, à un beau prince charmant dont le cheval blanc s’appelait Sel, elle a exigé (c’est plus facile d’exiger quand on est une princesse adulte que quand on est une princesse enfant) d’avoir des branches de coleus comme bouquet de mariée, malgré les cris d’orfraie poussés par la fleuriste: « Mais enfin, votre Altesse, vous n’y pensez pas… Cela ne s’est jamais fait, ni dans notre royaume, ni au-delà des frontières! Que pensera le Prince Fenouil en vous voyant arriver ainsi à l’autel? ». Fenouil penserait bien ce qu’il voudrait… Elle le soupçonnait de ne pas faire la différence entre une rose et un radis, alors il ne penserait vraisemblablement pas grand’chose de son bouquet, il serait déjà bien content de la voir arriver, elle! Aubépine cède du terrain: la fleuriste pourra mettre trois roses Princesse Aubépine au milieu des feuillages.
Et contrairement à ce qu’a pensé la fleuriste… son bouquet de mariée a été copié dans le monde entier. Le coleus est devenu la plante à la mode l’année après leur mariage. Son feuillage coloré fait des merveilles pour rehausser les bouquets.

Fenouil et Aubépine régnèrent longtemps sur leur pays, dont la plante officielle est devenue le coleus. Aubépine en a une telle collection que plus personne ne peut les compter.

Quelques mots sur cette nouvelle: bien sûr, toute ressemblance avec une personne existant ou ayant existé serait purement fortuite. Toutefois, il faut savoir que Fenouil et Aubépine sont les héros des histoires que je racontais à mes filles pendant les voyages en train quand elles étaient plus petites. Sel est le nom du cheval blanc de la maison Citrouille de Vulli qui a bercé mon enfance et partagé mes jeunes années. J’ai toujours la reine et Sel sur mon bureau!


C’est la toute première fois que je donne à ces héros une existence qui ne soit pas aussi éphémère qu’un voyage en train!
Et pour celles et ceux qui ont aussi peu de connaissances botaniques que Fenouil, voici une image de coleus:

Voili, voilà. A tout bientôt pour d’autres histoires. Merci Jill Bill d’accueillir la Princesse Aubépine avec respect lorsqu’elle viendra écouter les chansons des vauriens de la cour de récré!

Rafaël

 

– Maman, tu te souviens, l’année dernière, avec Valérie, ma maîtresse, on a…

– Mais voyons, Rafaël, Valérie était ta maîtresse quand tu étais en maternelle, et maintenant, tu es au CE1, ce n’était pas l’année dernière!

– Ah, oui, je m’as trompé… Maman, tu te souviens, l’année prochaine, avec Valérie, ma maîtresse…

 

Parfois, nos petits bouts de choux sont désespérants! Mais on les aime quand même si fort!!!

Voili, voilà… Jill Bill, après la récré, je crois qu’il faudra un petit cours sur le temps qui passe!

Clarisse

 

Exceptionnellement, je n’invente pas cette histoire, elle s’est vraiment passée dans ma classe il y a quelques jours.

La maîtresse présente le siècle des Lumières. Elle demande aux enfants qui l’écoutent sagement s’ils savent pourquoi on appelle « siècle des Lumières » la période qui va de 1715 à 1789.

Tout de suite, une main se lève, et Clarisse s’empresse de répondre: « Parce qu’on a inventé la lumière électrique à ce moment-là! »

Voili, voilà.

Gengoult

Gengoult… Quel prénom!!! Il ne sait guère qu’en faire; c’est la seule chose que sa mère lui ait donné… Il est né de père inconnu, et sa mère, dont la grossesse avait été difficile, lui a-t-on dit, est morte 2 jours après sa naissance d’une hémorragie subite. De ses origines, il ne sait rien. Pas de parents, pas de grands-parents à qui demander les détails… Sa mère était-elle une férue médiéviste, qui lui aurait donné un tel prénom en souvenir de ses études? Ou bien a-t-il été conçu à Toul, avec vue sur la cathédrale Saint-Gengoult? Jamais il ne saura.

Il a été adopté quand il avait quelques semaines, Jules et Antoinette l’ont désiré non pendant 9 mois, mais pendant des années. Ils ont voulu respecter sa mère décédée en ne changeant pas son prénom… Ils ont souffert avec Gengoult de ne pas pouvoir lui donner les réponses qu’il était légitimement en droit d’attendre.

Son enfance a été heureuse avec ses parents adoptifs. C’est à l’adolescence, tout bêtement lors de son premier contrôle médical tout seul, après avoir quitté son pédiatre, que tout a commencé à aller de travers. Il a fallu faire la fameuse anamnèse: savoir de quelles maladies avaient souffert ses ancêtres… Et là, ce fut le blanc, puis la crise de larmes. Antoinette avait toujours expliqué la situation aux autres médecins qu’il avait rencontrés, se chargeant de ce qui était trop lourd pour son petit oisillon. Mais là, Gengoult était seul… Seul pour expliquer d’où il venait, seul pour expliquer qui il était, seul face à son propre vide vertigineux…

Et ce jour-là, il a mieux compris un droit fondamental: le droit à une identité, à un prénom et un nom. Le nom dit la filiation, il dit non seulement qui l’on est, en complétant le prénom, mais il dit aussi et surtout d’où l’on vient. Il porte le seul nom qu’il aimerait porter, celui de Jules qui le tient lui-même de Grand-Père Paul… C’est avec fierté qu’il porte le nom de Roux, mais celui-ci ne dit pas d’où il vient; il dit seulement, et c’est finalement le plus important, qu’un couple l’a aimé et désiré tellement fort qu’ils ont fait, rien que pour lui, une place dans leur famille, et surtout, surtout dans leur cœur.

Voili, voilà, Jill, je compte sur toi pour que tout se passe bien à la cour de récré pour ce petit oisillon!

Zulma

Et voilà la rentrée… Zulma commence ce matin dans une nouvelle classe, elle n’est pas très contente que l’ancienne ait été mélangée aux autres…

Restrictions budgétaires obligent, le département de l’Instruction a estimé que les classes de moins de 20 élèves étaient un luxe qu’on ne pouvait plus offrir… Les 8 « petites » classes ont donc éclaté pour être redistribuées en moins de « grandes » classes… 

Le discours du directeur ce matin, les encourageant à travailler et à donner le meilleur d’eux-mêmes lui a laissé un goût amer… Travailler sans sa copine Marianna qui la faisait tant rire et partageait tous ses secrets? Travailler sans les questions impertinentes mais souvent pleines de sens de Thibault? Travailler alors que le seul qui se retrouve dans sa classe cette année, c’est Martial avec lequel elle ne s’est jamais entendue? Non, c’est trop difficile. Elle n’est même pas encore entrée en classe qu’elle est déjà certaine qu’elle redoublera.

La journée passe. Puis le lendemain. Puis, une fois les règles posées, il faut bien se mettre à travailler…

Cours de maths. Le premier problème lui donne les larmes aux yeux, tellement il est proche de la réalité:

Une école compte 6 classes de 18 élèves et deux classes de 19 élèves.
Combien d’élèves cela fait-il ?
Pendant les vacances, 3 enfants quittent la ville avec leurs parents, et 17 nouveaux arrivent.
Combien faudra-t-il créer de classes pour mélanger tous ces élèves et que chaque classe compte au moins 22 élèves et au plus 24?
Détail des calculs indispensables.

Et voilà Zulma qui réfléchit intensément… La première question est facile…

Bourgeon créatif_Zulma_premier calcul

La suivante aussi…

Bourgeon créatif_Zulma_calcul 160

C’est ensuite que ça se complique !!! Il y a trop d’élèves, ou pas assez… Elle tâtonne, elle se donne du mal… 

Bourgeon créatif_Zulma_calcul divisions

Elle aimerait éviter de faire des classes avec 23 élèves, c’est jamais facile quand il y a des chiffres impairs, elle se souvient de l’école maternelle, elle ne sait plus combien ils étaient, mais c’était un nombre impair et souvent, elle était seule alors que tous les autres étaient en rang par deux. Elle finit par trouver, certaine d’être la dernière. Il faut 7 classes en tout.

Bourgeon créatif_Zulma_calcul final

Elle lève les yeux. Tous ses camarades sont encore penchés sur leur feuille. Le maître passe entre les rangs, vérifiant les calculs des uns et des autres, rectifiant une retenue ici, signalant au passage qu’il est impossible de faire 7,27 classes, de même que le département de l’Instruction n’autorise aucune classe qui comprendrait 22,85 élèves: le directeur n’est pas habilité à couper les élèves en tranches.

Zulma lève timidement la main. Le maître s’approche d’elle, se penche sur sa feuille… Elle est sûre qu’elle va se faire reprendre, sûrement ses calculs sont faux…

Le maître ne dit rien, il prend son cahier et s’approche du tableau noir. Zulma en est certaine, il va se moquer de ses calculs et elle va être la risée de toute la classe.

Il retourne le battant du tableau et dévoile le tableau d’honneur, au dos. En grosses capitales, il écrit Z U L M A. Elle a réussi la première cet exercice de maths difficile, et sans aucune aide.

« Vraiment, pour Zulma, l’année commence bien », félicite-t-il!

Voili, voilà, une petite nouvelle sur ces enfants qui doutent toujours d’eux-mêmes alors qu’ils ont de grandes capacités de travail.