Le chanteur

Une petite histoire composée pour MiletUne…

Cette fille est incroyable. Je l’ai rencontrée il y seulement 10 minutes, par hasard. J’étais là, sur ma terrasse, je regardais la rue. Comme à mon habitude, je chantonnais. Elle a regardé vers moi, et m’a dit « Quelle belle voix de ténor! » L’aura qui se dégageait d’elle avait quelque chose de magique. J’étais flatté que cette belle femme éprouve un intérêt pour ma personne.

D’un coup, je me suis senti important. Sa simple phrase m’a donné envie de lui raconter ma vie, sans détour. Ma courte carrière à l’opéra. Mon exil loin des salles de concert. Mon mariage…

« Rémy, tu veux beaucoup de poivre dans tes nouilles, mon cœur? » J’ai bien entendu Gisèle qui m’interpellait depuis l’intérieur mais j’ai continué à parler à cette femme, là, dans la rue. Bien sûr, nous aurions été mieux à l’intérieur, attablés devant un thé, un café, ou un verre de blanc… Mais nul besoin de maîtriser la diplomatie internationale pour savoir que Gisèle n’aurait pas aimé. Je lui devais beaucoup, je la respectais et ne voulais rien faire qui puisse susciter sa jalousie.

Elle m’avait aidé à me relever. Elle avait travaillé alors que je n’étais plus rien. J’avais rencontré Gisèle à un atelier organisé par l’ANPE pour savoir comment rédiger un CV. Gisèle était pleine de vie. Elle était motivée, elle voulait travailler, du reste, la semaine suivante, elle commençait dans un nouveau bureau… Poste qu’elle a gardé jusqu’à sa retraite il y a quelques mois.

Pour ma part… J’avais été vedette. Un soir, j’avais dérapé… Il y avait des problèmes dans le spectacle. Des histoires de gros sous, des histoires de fesses, des histoires pas jolies-jolies. J’avais 21 ans et j’étais révolté. Ce soir-là, j’avais chanté… Aussi bien que d’habitude. La perfection. Pas une fausse note. Mais un faux texte. Sur un air de Lakmé, la soprano et moi nous étions écartés du livret d’Edmond Godinet et Philippe Gilles pour dialoguer des paroles composées par Jacques Diolugine, le baryton, dénonçant le système duquel nous étions tous prisonniers. Le temps que la régie s’aperçoive de l’accusation, nous avions déjà chanté une bonne partie de notre mal-être. Cela n’avait pas été du goût de tout le monde… Le rideau jaune avait été rabattu soudainement, et la photo de Lakmé-Justine Durant faufilant son nez pour lancer une dernière phrase avait fait le tour du monde. Mais nous avions été licenciés pour faute grave elle et moi. Je n’avais jamais retrouvé d’embauche dans le monde du spectacle.

Je ne savais rien faire d’autre que chanter… et boire, ce qui n’avait pas aidé. J’étais désespéré… et j’avais rencontré Gisèle. Elle avait eu un coup de foudre, quant à moi… non, honnêtement, je ne crois pas. Mais elle était si gentille, si attentionnée, elle m’avait aidé à reprendre pied, elle m’avait accompagné chez les alcooliques anonymes, et jamais, jamais elle ne m’avait jugé… alors quand elle a voulu se marier, je n’ai pas dit non. Elle a fait tourner la maisonnée, s’est occupée des enfants, a travaillé. Pendant que moi… j’utilisais le peu d’énergie que j’avais à me tenir debout.

« Mais vous aviez l’étoffe d’être un héros, vous étiez un lanceur d’alerte » me souffle la belle inconnue avant de s’éclipser, propulsant son fauteuil roulant à la force des bras.

Et je suis rentré manger mes nouilles. Gisèle n’avait pas assez poivré!

Ci-dessous, l’image proposée par Miletune, avec les mots à placer dans le récit.

La carte

L’enfant n’en démord pas. Il veut bien inviter sa grand-mère chérie à passer la Chandeleur avec eux, mais il ne veut pas lui bricoler une carte comme les autres années. Il veut lui envoyer celle qu’il a vue dans la vitrine du bouquiniste de la rue d’à-côté. A cours d’argument, Maman finit par lâcher… La mère et l’enfant achètent donc cette carte…

Maman s’interroge… La carte n’est pas à son goût ; elle avait trouvé plein d’idées d’invitations sur Pinterest qu’elle aurait bien vu son petit garçon reproduire: en forme de crêpe, en forme de poêle, en forme de fleur, avec des photos, avec une recette… Les parents se font un devoir de lui offrir une vraie vie de famille: ski en février, chocolats et course aux œufs pour Pâques, cadeau pour la réussite de l’année scolaire, vacances d’été à la mer, cartable neuf à la rentrée, sapin, crèche, montagne de cadeaux pour Noël… et bien sûr, crêpes à la Chandeleur, le plus souvent avec la grand-mère, qu’il convient d’inviter cérémonieusement à chaque fois.

– Alors, mon poussin, pourquoi cette carte? (Elle s’est retenue, elle n’a pas ajouté vieille…)
– Ben, parce qu’elle est bien comme Mamie…
– Comment ça, bien comme Mamie??
– Ben, oui, bien comme Mamie, et bien comme moi.

Maman ne comprend plus… point commun entre Mamie et la carte : elles sont vieilles… mais son petit bout de chou, lui, ne l’est pas… Elle décide de ne pas aller trop loin dans la demande de détails…

Voilà le 2 février. Mamie arrive et le petit homme se pend à son cou…

– Je suis content de te voir, Mamie, ça me fait super plaisir… Tu as reçu ma carte? Tu l’as aimée?
– Mais bien sûr, mon petit bonhomme! J’ai beaucoup aimé ton choix.
– J’étais sûr que tu l’aimerais, mais Maman pas du tout… On est comme la carte, toi et moi!
– Mais oui, mon chéri, on est coq tous les deux en astrologie chinoise!

Voili, voilà. Bonne journée.

37 ans, 3 mois, 29 jours

Voici ma participation au défi hebdomadaire de Mil et une.

37 ans, 3 mois, 29 jours.

C’est mon âge aujourd’hui. Je suis né le 30 septembre 1884 à Auvers-sur-Oise. Je n’ai pas de père, mais j’ai une mère… et justement, aujourd’hui, elle tient à me voir. Je ne sais pas ce qu’elle me veut… Nous nous voyons rarement: je vais chez elle pour sa fête, elle vient chez moi pour la mienne, nous suivons la charmante coutume anglaise de nous envoyer une carte début décembre… et c’est à peu près tout… Je ne suis pas le fils qu’elle a rêvé d’avoir.

La pauvre femme m’a élevé seule, en tirant le diable par la queue. Nous manquions de tout, mais surtout d’un père et d’un mari. J’ai voulu ne plus connaître cela, j’ai demandé une bourse, j’ai fait mon droit à Bourges et puis la guerre est arrivée. Une sale guerre… j’ai vécu dans les tranchées les pires heures de ma vie. Le cauchemar… mais j’ai survécu, et me voilà maintenant notaire. Je ne manque de rien… mais je n’ai rien non plus. J’ai proposé à ma mère de s’installer avec moi, mais elle est trop fière, elle ne veut pas de mon aumône. C’est dommage. Elle comprendrait que la vie bien rangée que je mène et le confort qu’elle offre valent leur prix. Bien sûr, ce n’est pas chez moi qu’on verrait un champ de tournesols peint à même le mur, comme dans la maison de mon enfance. Je ne suis pas assez fantasque à son goût. Elle, oui.

Je suis intrigué. Pourquoi veut-elle me voir, et pourquoi tenait-elle tellement à ce que ce soit aujourd’hui, 27 janvier 1922 ? On aurait pu se voir demain, j’ai toujours du temps le samedi. Elle n’a rien voulu savoir et il m’a fallu annuler deux rencontres avec des clients. Je l’attends. Toujours avec sa fierté mal placée, elle n’a pas voulu que je vienne la chercher à la gare.

J’entends du bruit. La voilà qui toque.

Je quitte mon étude, grimpe l’escalier qui mène à mon appartement et trouve ma mère embarrassée d’un grand paquet plat, bien emballé et bien ficelé. Elle a les joues rouges d’avoir peiné dans la rue. Elle rit en me racontant qu’elle a glissé sur le verglas. Et puis elle me remet le paquet. C’est pour moi. De la part de mon père.

Je la regarde longuement. Je croyais que je n’avais pas de père ? Ma mère a toujours eu de drôles de lubies, comme celle de me voir à des dates très précises de temps à autre. Comme aujourd’hui, du reste. Je suis perplexe et elle le voit. Elle m’encourage à ouvrir mon cadeau. Je déballe donc l’objet, probablement un tableau. Ca ne manque pas. Un tableau carré, d’environ 50cm de côté… Une prairie, une petite fille en robe bleue, une balle orange. Pas vraiment laid, mais enfin, ce n’est pas beau…

Ma mère m’observe. Elle ne dit rien, mais je sens qu’elle est déçue. Comme chaque fois qu’elle essaie de faire vibrer ma sensibilité artistique. Je lui ai expliqué tant et tant de fois que, contrairement à elle, je n’ai pas de sensibilité artistique. Je ne suis pas comme elle. Et je ne vois pas le rapport entre mon père et le tableau que je tiens toujours en main.

Les minutes passent. Ni elle ni moi n’avons jamais été doués pour dénouer les tensions.

Les larmes perlent à ses yeux. Elle parle. Ce tableau, c’est moi. C’est mon père qui l’a peint. Et aujourd’hui, à 37 ans, 3 mois, 29 jours, j’ai exactement l’âge qu’il avait quand il s’est ôté la vie. Ce tableau est très connu, dans le milieu de l’art. Mon père l’a peint environ un mois avant de mourir, et il était à côté de son cercueil dans la pièce funéraire… Je ne me souviens que d’une seule mort violente, dans mon enfance, c’est quand Monsieur Vincent a tiré avec son propre pistolet. J’explique ça à ma mère. Qui sourit à travers ses larmes. Monsieur Vincent, Vincent van Gogh, était mon père. Elle n’a jamais révélé ce secret à personne… Il venait d’arriver au village, elle avait juste 15 ans. Il lui a plu tout de suite, même s’il était plus âgé qu’elle. Il était beau mais tourmenté. Ils s’étaient aimés à l’abri des regard, et puis, j’étais arrivé, petit être pas du tout prévu. Les parents de ma mère avaient refusé qu’elle se marie, puis l’avaient reniée. Je vous ai dit qu’elle était fière. Elle n’a pas voulu que Monsieur Vincent l’entretienne et a vécu de menus travaux, pour m’élever. Ce fut plus dur encore après sa mort…

Je la regarde. Je comprends beaucoup de choses. Je pose le tableau, je la regarde et je la prends dans mes bras. Elle pleure. Et pour la première fois de ma vie d’adulte, je pleure aussi… Peut-être ma fibre artistique se révèle-t-elle, après tant de temps ?

Voili, voilà, c’est une pure fiction inspirée par le tableau et cet article qui parle de l’Enfant à l’orange.

Vos racines sont ici et vous attendent

Ce soir, pas de gaminet à vous présenter, j’en ai encore plein en réserve, mais… ce sera pour plus tard.

Un petit tour chez Mil et Une pour combler mon envie d’écrire…

Je vous rappelle la règle du jeu: des images, un texte à écrire sur le sujet… et un mot à ajouter au texte.

sujet semaine 37
sujet semaine 37

LE MOT DE LA SEMAINE EST CITRONNELLE

 

Les enfants sont grands, Léo vit seul à Sydney, il voyage beaucoup et n’est même jamais chez lui. Etienne est en Afrique avec la femme qu’il a choisie là-bas et qu’il ne nous a jamais présentée, je crois qu’ils ont deux enfants maintenant, et Sophia… Sophia est partie à Los Angeles rejoindre la fille de son patron avec laquelle elle vit… Sylvain, mon mari, n’a pas supporté cette situation et a décidé qu’il ne voulait plus voir sa fille. Voilà qui m’a fendu le cœur. Moi, je n’y voyais pas d’inconvénient, du moment qu’elle était heureuse… C’est là que le poison de la discorde a commencé à se distiller dans notre couple… Je suis allée voir Sophia, une fois, pour lui demander de laisser du temps à son père, mais alors elle s’est braquée, m’a dit que je pensais comme lui même si je n’osais pas le dire, et m’a claqué la porte au nez. Je me suis retrouvée à la rue, à plus de 9’000 km de chez moi.

Et quand je suis rentrée… Sylvain m’a quittée! Il ne supportait pas l’infamie que je lui avais faite en allant voir Sophia!

Voilà donc que je me retrouve seule face à ma vie, du haut de mes 47 ans. Jamais je n’aurais imaginé ma vie ainsi, même il y a seulement 10 ans, entourée de mes lycéens et de mon époux chéri…

J’ai besoin de retrouver mes racines, de rentrer chez moi.

Parce qu’il faut vous dire que je ne suis pas d’ici. Je viens de Roumanie. Je suis orpheline, mes parents étaient opposants au régime et cela leur a coûté la vie: mon père a été abattu devant mes yeux et ma mère a été emmenée par la police. Je me suis cachée, puis j’ai été recueillie à l’orphelinat.

J’ai émigré ici en 1990, juste après la chute du dictateur Nicolae Ceaușescu, j’étais encore jeune, sans famille. Je suis arrivée avec un visa de touriste pour apprendre le français, j’ai rencontré Sylvain et je ne suis plus repartie: je n’avais plus rien là-bas.

Et la boucle est bouclée: je suis de nouveau seule… Je veux rentrer, je me sens maintenant comme une étrangère ici, j’en ai assez d’épeler mon prénom; Abhisneha, personne ne connaît ici. Auparavant, j’en riais, et j’épelais de bon cœur : A-b-h-i-s-n-e-h-a, mais ce n’est plus le cas. Je suis de nouveau Abhisneha Constantinescu, après avoir été durant 25 ans Abhisneha Roussel.

J’ai tout bazardé: le pavillon acheté à crédit: vendu! La twingo choisie parce qu’elle était facile à garer: vendue! Les vêtements entassés depuis des années (je ne jette jamais rien, arguant « qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver »): apportés à une oeuvre caritative! Les meubles que nous avions choisis à Ikéa quand nous nous sommes installés ensemble: offerts à Emmaüs (à condition qu’ils viennent les chercher, parce que dans la twingo, on ne transporte pas grand’chose!). Les photos de notre mariage: déchirées, brûlées. La vaisselle: offerte à ma voisine… Pièce après pièce, j’ai tout liquidé.

Et voilà que je me sens légère comme une bulle de savon. Je sors de chez le notaire, je viens de faire transférer la moitié du prix de la maison sur le compte de Sylvain. Je n’ai plus rien que mon sac de voyage fluo, relique de mes jeunes années. Il ne contient que trois livres: Yala de Sœur Emmanuelle que j’ai beaucoup aimé pour son côté humain, l’Odyssée de Sandrine d’Yvette Loiseau, premier livre que j’ai lu en français et qui ne m’a jamais quittée, et Rien n’est simple de Sempé. Quelques vêtements complètent mon trousseau.

Pour une fois dans ma vie, j’ai quelque argent, ce qui me permet de me sentir un peu plus à l’aise. Je prends un billet pour Sibiu, je gagnerai mon village de Luncani en taxi. Ici je n’ai plus rien, là-bas non plus.

Après un voyage long mais sans histoire, me voilà « rentrée »… Je me sens aussi étrangère ici qu’ailleurs. Mes enfants ont eu raison de partir, finalement, ça ne veut rien dire, les « racines »… Du reste, je ne les ai jamais emmenés ici, trop de mauvais souvenirs et de cauchemars.

Je cherche un peu mes repères, l’église, et « ma » maison, l’orphelinat. Je me souviens de la mort de mon père, mais je ne sais même plus où nous vivions…

La maison n’est plus qu’une ruine. Il manque la moitié des fenêtres, les autres sont cassées. Dans mon souvenir, les lieux étaient déjà délabrés, mais maintenant, c’est vraiment terrible de voir le peu qui reste. Dire que j’ai vécu ici… Mon dortoir était là, nous étions 9 filles réparties sur trois lits triples… Quand nous étions petites, nous dormions tout en bas, puis en grandissant, nous avions droit aux étages… Les enfants du village ne nous aimaient pas, sans doute la peur de leur parents de finir comme les nôtres y était-elle pour quelque chose. C’était une époque affreuse, mais j’ai survécu à cela.

sujet semaine 37

Je puise dans cette force d’enfant pour me tenir debout aujourd’hui.

De l’autre côté de la haie, il y avait l’orphelinat des garçons. Là, il ne reste rien du tout, pas une pierre, rien… J’en viens à me demander si vraiment, le bâtiment était là… Un homme arrive. Dans un roumain approximatif, parce que je ne l’ai ni parlé ni lu pendant tout le temps de mon exil, je lui demande s’il sait ce qui s’est passé. Il soupire et parle si vite que je ne comprends rien. Puis je saisis quelques mots: incendie, hiver, garçons morts… Un drame affreux a dû secouer le petit village. Je ne savais pas. Je suis sans voix.

L’homme se présente, il s’appelle Ovidiu, il était à l’école du village et a perdu dans l’accident son meilleur ami. Je m’étonne qu’il ait été ami avec un orphelin… Il est surpris de ma réaction: comment est-ce que je sais que les orphelins étaient mal acceptés à l’école?

Alors, je lui raconte ma vie… Il me demande si je connais Ekaterina, orpheline elle aussi? Elle était petite alors que j’étais grande, et dans une autre chambre, mais oui, je me souviens vaguement de cette petite fille maigrichonne… Ovidiu me prend par le bras et m’emmène chez lui: Ekaterina et lui sont mariés…

Je me rends dans leur petite maison, le feu crépite, je retrouve un parfum d’enfance. Cette maison était à l’abandon comme la plupart de celles du village, ils l’ont retapée tous les deux, et dans chaque pièce on peut voir leur amour, leur complicité et leur patience.

Ekaterina se souvient bien de moi: elle aimait mes longs cheveux blonds et aurait aimé me ressembler… Elle se souvient qu’un soir où elle était malade, je lui avais lu un passage d’un livre sans image… Elle ne sait plus lequel, elle ne se rappelle que l’absence d’image et son admiration que je puisse en faire jaillir une histoire.

Je passe une courte nuit, hantée par mes cauchemars et mes espoirs. Qu’est-ce que j’attendais en venant ici? Retrouver mes racines… mais quelles sont-elles? Existent-elles encore? Ne se sont-elles pas dissoutes dans toutes ces années d’exil?

Le jour se lève enfin. Sur la pointe des pieds, je quitte la maison pour aller faire un tour dans le village baigné de lumière matinale.

Là-bas, plus loin que le bord du jardin, il y a un arbre tout seul dans un champ. Et c’est comme s’il m’appelait. Je m’approche et caresse son écorce, douce sous mes doigts. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que cet arbre me parle. Personne autour de moi, j’obéis à mon instinct et je le sers dans mes bras comme un être aimé. Je m’assieds à son pied et je pleure toutes les larmes de mon corps. Je pleure mes parents et l’amour qui m’a manqué. Je pleure Sylvain qui m’a quittée. Je pleure mes enfants dont je n’ai pas su me sentir assez proche, avec lesquels je n’ai pas su construire la relation indestructible à laquelle j’aspirais… Je pleure sur ma vie si vide à ce jour. Après un long moment, je me lève et je fais le tour de l’arbre. Je le caresse longuement. Et soudain, sous mes doigts, des cicatrices sur l’écorce. Je m’approche. Je m’en veux d’avoir tant pleuré parce que je vois flou maintenant. Ce sont des lettres qui sont imprégnées dans l’écorce…

Et je me souviens: ces lettres, c’est ma mère qui les a tracées avec un couteau de cuisine. Ce sont les initiales de mon père: Roman Constantinescu et celles de ma mère: Maria-Gabriela Forasco. Et le A, le A… c’est moi!! C’est mon prénom, Abhisneha. Cet arbre, ce sont mes racines. C’est pour cela qu’il m’appelait si fort.

Je vais rester ici, trouver une maison, et m’installer. Je vais aussi inviter mes enfants, mes racines sont aussi les leurs, ils ont le droit de savoir d’où ils viennent. Justement, Ovidiu va à Sibiu ce matin. Je file avec lui, et je cherche un cyber-café. Je dépose ma carte d’identité et paie pour 30 minutes de connexion. Vite, je me crée une adresse à moi Abhisneha_Citronelle@gmail.com, et puis j’envoie à mes trois enfants cette photo:

sujet semaine 37

et un très bref message: « vos racines sont ici et vous attendent ».

Et maintenant, c’est moi qui attends de leurs nouvelles.

Voili, voilà, une longue histoire inspirée par ces photos.

Hier encore

En ce moment, j’ai plus des envies d’écriture que de bricolage… Alors je me lance à écrire quelques textes…

Celui-ci est pour un jeu littéraire trouvé sur Mil et Une. Il s’agit d’écrire sur ce sujet :

sujet semaine 4

source >>> clic

Un jour, c’était dans l’autre siècle encore, un jour, je me suis mariée. J’ai atteint mon but par cette union : je voulais qu’on me respecte, je voulais qu’on cesse de me traiter d’arriviste (tout ça parce que mes parents sont milliardaires. Y puis-je quelque chose, moi, si je suis née avec une cuiller d’argent dans la bouche ???). J’ai épousé Louis-Gonzague.

Louis-Gonzague est un homme formidable.
Il est doux (c’est ce que dit sa mère, mais je vous le dis en confidence, c’est simplement un faible qui n’ose lui opposer de résistance).
Il est intelligent (c’est ce que dit son père, mais je vous le dis en confidence, tout ce qu’il sait vient du Petit Larousse).
Il est fort (c’est ce que dit sa sœur Gersande, mais je vous le dis en confidence, n’importe qui pourrait porter cette jeune fille, pas seulement Louis-Gonzague).
Il est sportif (c’est ce que dit son oncle Auguste, mais je vous le dis en confidence, ces deux-là n’ont jamais été au club sportif ensemble, Auguste est plutôt porté sur le sport sur matelas…).
Il est patient (c’est ce que dit son ami André, mais je vous le dis en confidence, il n’a pas l’envergure de ses colères).
Il est honnête (c’est ce que dit son casier judiciaire, mais je vous le dis en confidence, il n’a qu’à prononcer son nom pour que tout le monde cède et que la police ferme les yeux sur ses écarts).
Il est courageux (c’est ce que dit son neveu Alphonse, mais je vous le dis en confidence, il sursaute au moindre bruit).
Il est compréhensif (c’est ce que dit sa cousine Garance, mais je vous le dis en confidence, il n’écoute personne et pense à autre chose quand elle s’épanche auprès de lui).
Il est beau (c’est ce que dit Point-de-Vue Image, mais je vous le dis en confidence, si Photoshop n’existait pas, il faudrait l’inventer rien que pour Louis-Gonzague !).
Il est duc (c’est un fait, et je vous le dis en confidence, c’est la seule chose qui m’intéresse chez lui.).

Me voici donc Duchesse Laure-Alexandrine Vildis de Bellalouette. C’est parfait sur mes cartes de visite ; j’ai abandonné le prénom ridicule d’Odile donné par mes parents, au profit de quelque chose qui me correspond mieux : Laure-Alexandrine. Laure, comme ma grand-mère, et Alexandrine parce que ça me plaisait et que je ne voulais pas être en rade avec un prénom simple alors que lui en avait un composé.

Bref, Louis-Gonzague était noble, et il avait reçu en héritage un immense domaine. Mais il était ruiné.
Moi, je n’avais ni titre, ni terre de mes ancêtres. Mais j’étais richissime.
Nous étions faits pour nous entendre. Rien ne nous liait qu’un contrat de mariage, stipulant, j’avais insisté, pour que MON titre ne puisse m’être ôté si nous en venions à nous séparer. En échange, je m’engageais à lui verser un quart de ma fortune. Un quart… toute ma vie durant, je ne pourrais dépenser la moitié du quart de ce que je possédais. Alors, un peu plus, un peu moins, ce n’était pas une affaire. Sans compter que pendant que je dormais, que je mangeais, que je recevais ou même que je respirais, simplement, les placements juteux effectués par mon défunt père faisait s’accroître mon patrimoine.

Lorsque j’ai épousé Louis-Gonzague, son domaine était à l’abandon. L’étang coquet s’était vidé et comblé, des arbres avaient même poussé en son centre. Les statues avaient été vandalisées par les gamins du village. Le château était une ruine fumante. Un déchetterie avait pris place à l’arrière du bâtiment, vous voyez la fumée qui se dégage de l’incinération sur cette photo ancienne. Avec de l’argent, on peut beaucoup, avec un nom, on impressionne, et quand on a les deux, on fait passer la commune et d’autres instances par où l’on veut. Il n’a pas fallu deux semaines pour que la déchetterie soit déplacée. En deux mois, le terrain avait été préparé, à grand renfort d’équipes de jardiniers qui avaient travaillé jour et nuit sur le chantier. Ils se plaignaient de travailler autant, mais enfin, je payais, alors je ne vois pas pourquoi ils geignaient ainsi. Leur famille, leurs enfants qu’il ne voyaient pas grandir… franchement, quand on reçoit de l’argent en échange, on ne ménage pas sa peine.
Le gazon fut semé, l’étang remis en état, les statues réparées ou remplacées… En quelques mois, les extérieurs étaient de nouveau resplendissants. Il a fallu plus de temps pour remettre en état le château, mais là encore, je ne laissai pas le choix lors des appels d’offre. Peu m’importait le prix. Ce qui m’intéressait était la rapidité d’action.

La fête que j’organisai pour les noces d’or de mes beaux parents ébahit tout le monde. Sauf mes parents qui ne furent pas invités, bien entendu. Imaginez ma honte si, après tout cela, ma mère avait lâché un « Odilette chérie » devant les journalistes de Point-de-Vue Images ?!?!

Hier encore tout n’était que ruine ici. Aujourd’hui, je cherche à détruire toutes les images qui rappellent le passé honteux de ce domaine et de ma famille. Celle-ci est la dernière qui reste. Et je vais la détruire maintenant…

Photo qui brûle

Voili, voilà. Un élément de ma propre vie s’est glissé dans le discours de Laure-Alexandrine. Qui saura le retrouver recevra une carte.