Pavel

Lundi après-midi. Il est 4 heures. Je suis dans le train, je rentre du travail. Je pense à ce que je vais faire à manger ce soir. Je pense à mon programme de demain, j’ai deux dossiers à boucler, dont l’un très urgent… et déjà en retard.

Et, comme à mon habitude, je regarde les gens autour de moi et j’imagine ce que peut être leur vie. C’est ainsi que naissent souvent les nouvelles que j’écris. Que font-ils ?

Ma voisine dort, ou, pour le moins, somnole. Elle semble exténuée. Qui est-elle ? Etudiante ayant bûché tard hier soir ? Jeune maman aux nuits trop courtes ? S’est-elle disputée avec sa moitié durant la nuit ? Je ne le saurais jamais. Mais j’aime imaginer…

En face d’elle, un jeune homme qui voyage avec une drôle de valise méatlique. Au vu de sa forme, celle-ci renferme certainement un instrument de musique, mais je ne saurais dire de quoi il s’agit… Un instrument à cordes, vraisemblablement… Ecouteurs sur les oreilles, il semble dans une bulle, ailleurs…

A ma gauche, le paysage est magnifique. Quel que soit le temps, voyager entre Lausanne et Aigle est toujours un moment de pur plaisir. Le Léman scintille aujourd’hui sous le soleil qui joue à cache-cache avec les nuages.

En face de moi, un homme s’installe. Il a une pomme à la main. Contrairement aux autres voyageurs, Pavel n’a pas envie de rester seul. Il commence à me raconter sa vie… Moi qui aime tant imaginer celle des gens, en me basant sur un détail ou l’autre qui nourrit mon imagination, je n’ai rien le temps d’imaginer au sujet de Pavel. C’est un vrai roman fleuve qu’il est en train de déclamer… C’est sa vie…

Il a 50 ans. Il vit seul depuis que sa femme est partie avec sa coiffeuse. Il s’ennuie et joue à Candy Crush. Il me demande à quel niveau j’en suis… et ouvre des yeux ébahis lorsque je lui annonce que je ne possède pas de mobile. Plus encore quand je lui explique que c’est pour des raisons écologiques et par respect de ceux qui les fabriquent dans des conditions honteuses… Mais il est peu sensible à mes arguments… « Prêchi-prêcha », me dit-il d’un ton moqueur!

Il sort son mobile et me montre. Il tient à m’expliquer le principe. Dont je me contrefiche, mais je n’ose le lui dire…

Voyant que j’ai décroché, il revient sur sa vie… Comme disait José Artur, « Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse ». Bref. Il aimerait voyager, mais il a peur de l’avion. Il n’a pas eu d’enfants, il n’en voulait pas, c’est bruyant, ingrat et ça coûte cher… Il me dit « Vous êtes de mon avis, non ? » Il ne me demande pas si j’ai des enfants. J’acquiesce vaguement. Je ne saurais lui donner tort: oui, les enfants sont bruyants… et pire, on le devient aussi quand on est parents, on crie, on tempête… oui, les enfants sont ingrats… ils en veulent toujours plus et ne sont jamais prêts à lever le petit doigt… oui, les enfants ça coûte cher… chez nous, rien que cette semaine, 3 cartes d’identité à refaire pour Mlles n°1, n°3 et n°4 pour cause de voyages scolaires imminents (3 fois 36 francs, plus 3 fois 25 francs de photo d’identité…), un vélo à acheter d’urgence Mlle n°2 qui en a besoin et qui s’est fait voler le sien durant la nuit de vendredi à samedi. Une trottinette à racheter (pour la même Mlle n°2 car celle reçue pour son anniversaire, bien que chère, s’est avérée de mauvaise qualité) et deux autres à réparer, car les roulements à billes s’usent très vite sur le chemin pavé qui mène à l’école… Mais j’ai quand même fait 6 enfants. Ce que je m’abstiens de lui dire.

Il ne prend presque jamais le train. Trop cher, trop lent, trop compliqué. La voiture offre tellement plus de liberté… pourquoi les gens s’entêtent-ils à emprunter les transports en commun? Ne suis-je pas de son avis? Alors là, non, pas du tout. D’abord, je n’ai pas de voiture. Sitôt que j’ai dit cela, le sujet de l’intéresse plus et il passe à autre chose.

Il aimerait bien rencontrer quelqu’un comme moi – ! – pour sortir et se balader et boire un verre et discuter.
Est-ce que je serai d’accord de le revoir? Ah ben non, plutôt pas, 35 minutes de conversation m’ont suffi pour me rendre compte qu’il est indifférent aux autres et hermétique aux pensées différentes des siennes!
Est-ce que je voudrais bien avoir son numéro de mobile? Ben, non, justement, je n’aimerais pas avoir son numéro.
Il a deux places pour un concert vendredi soir, est-ce que cela me tenterait d’y aller avec lui ? Euh, non, sans façon, merci Pavel… Le vendredi soir, je suis occupée…
Dommage pour vous, me dit-il en descendant du train à Bex, je vais voir Anach Cuan… Au revoir, au plaisir!
Anach Cuan?? Le train démarre et m’évite de céder… Anach Cuan, quand même!!! Oui, mais une soirée complète avec Pavel… Non, c’est résolu, si je veux aller les voir, je paierai ma place!

Cette nouvelle-ci, contrairement à ce que j’écris d’ordinaire, est largement autobiographique… mais pas que ! Par contre, toutes les autres nouvelles que vous avez pu lire ici sont purement fictives. Les rares fois où ça n’était pas le cas, je l’ai mentionné clairement. Je suis touchée de vos commentaires; très souvent, je vois que mes fictions rejoignent certaines réalités de vie…

Voili, voilà, merci de votre lecture.

7 réflexions au sujet de « Pavel »

  1. Bonjour élève Gwendoline… On tombe sur des numéros comme on dit… des bavards qui n’ont pas froid au yeux… qui aimerait vous approprier le temps d’une soirée en plus de la demi-heure dans le transport en commun… parce que vous avez une bonne tête, sourire ! Allez Pavel sois le bienvenu à la cour de récré, MERCI à toi, bises de m’dame JB 😉

  2. Un Pavel bien hermétique aux idées qui ne sont pas les siennes . Bravo , une histoire qui montre un grand sens de l’observation et de l’analyse , j’ai beaucoup aimé ..
    Bonne soirée
    Bisous

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